new york 2.0
 
le paradigme urbain
 
 
 
     La Ville est là, dans l'insolente immédiateté d'une apparition dénuée de préalable. Elle prend forme. Aucun modèle à représenter, aucune idée à faire valoir. Rien ne semble pouvoir s'être passé, – pas plus avant – dans l'antériorité de sa réalisation matérielle, – qu'ailleurs – dans ce qui serait l'esprit d'un concepteur. La Ville est tout entière à se produire.
     Les connexions entre points de nature variable autorisent des modes de communication radicalement différents. Dans cette mise en relation peu favorable aux processus d'arborisation, le normal et l'anomal se côtoient, se succèdent, jouant, déjouant, rejouant les prises de territoires, toujours traversés par des lignes motrices aux directions mutantes. La mise en déplacement défait les positionnements indélébiles de l'acquis. Il y a certes des nœuds, des foyers, des croisements, mais le cadastre urbain n'est plus qu'une hypothèse temporelle, et non un effet de cristallisation. L'incertitude structurelle rend l'environnement déformable. À tout ce qui se soumettrait selon l'axe d'une organisation linéaire séquentielle, la Ville substitue sa chair événementielle, un champ d'activités, d'interférences, de confrontations, le terrain de jeu du présent conçu comme inactualité renouvelée de l'instant, c'est-à-dire zone d'indétermination, de fracture, d'émergence. La grande métropole célèbre ainsi son existence dans une inauguration permanente ; et si sa façon d'apparaître se suffit à elle-même, c'est que l'espace qui se déploie ne supporte ni la fixité, ni le déjà-vu. La beauté est d'une autre discipline, une forme de vie qui se dépasse en éprouvant ses propres limites. La Ville n'a pas de place pour le simple témoin. Elle aime l'individu perdu dans la foule, celui qui n'est déjà plus le produit des dispositifs normatifs, mais - expérience en cours. La perspective porte à l'horizon jusqu'à tracer un chemin pour s'affranchir du Moi et du Nous, vers ce que Nietzsche appelle la « solitude libre, capricieuse et légère ».
     L'anonyme est chez lui dans la Ville, parce qu'il est de nulle part. Peu importe d'où il vient, le costume qu'on lui a donné, ou tout autre étiquetage pour mettre ensemble. L'homme de la cité est convié au plus vaste projet : la réalisation d'un destin élargi qui dédaigne reproduire l'individu figé dans la mythologie de son unité. L'invitation ne serait plus tant repousser le frêle carcan de l'armature personnelle, que s'acquitter des pré-requis de l'organisme pour expérimenter l'étendue du corps vivant. Comment ne pas voir l'espace urbain comme la matière d'un tel acte ? La Ville montre cette « volonté victorieuse, capacité à dominer et [à] contraindre le chaos ». L'artiste-architecte s'est fait ordonnateur, instaurant l'harmonie au sein du fourmillement de la vie, mais sans nier l'insaisissable, ce que rien ne retarde, pas même le trop humain des pistes ensablées.
     New York règne.
 
 
 
 
l'individuation
par le milieu
On peut recenser sans fin les bâtiments, les artères, les habitants, on ne trouvera jamais la Ville. Pour comprendre la réalité urbaine, l'espace doit être envisagé lui-même comme action, événement, partenaire de la rencontre. L'architecture rend visible cette spatialisation de l'existence. Créer des lieux, c'est construire l'espace tout autant qu'il nous constitue. Non plus refuser l'adversité du chaos au nom de ces formes que l'on croyait naturelles, mais ne pas savoir « ce qui va arriver ». La situation n'est alors plus celle du ou bien/ou bien qui retient l'expérience dans l'impasse de l'identification du déjà connu et ses alternatives exclusives. Le quadrillage dichotomique est certes là, mais l'équilibre peut à tout instant vaciller, soumis à l'accidentel et sa vitalité fragmentaire. L'événement est ce qui « fait fuir » la Ville, lui faire perdre son étanchéité, sa clôture, son organisation, son attendu. Mais le désordre n'est pas le chaos, il en est une « coupe », un affrontement à l'imprévisible issue. L'enceinte urbaine, pleine et percée, gardienne jalouse de ses vides, met en échec toute formulation intelligible de ce qui est. Par sa texture spatiale rétive aux procédés de duplication, la Ville détermine une manière de s'emparer du réel sans mutiler la disparité des rencontres occasionnées. La proximité ne répond plus au seul critère géométrique ; l'espace vécu prend une autre dimension, une densité palpable. En contestant l'hégémonie oculaire et son mode unique de préhension, l'architecture s'adresse ainsi directement à l'être sanguin, à la sensibilité de son corps, pour construire un rapport au monde qui associe l'œil et la main. Dans cette perception frontale, l'espace cesse d'être uniquement optique pour devenir concret, tangible, tactile. Il impose sa présence matérielle en impliquant l'homme dans son épaisseur et son agir, forgeant des relations où la mise à distance ne procède plus de l'éloignement des représentations. L'enchaînement des profondeurs mobiles contraint le corps qui veut rester en contact à perdre la rigidité de sa stature verticale pour initier une gestuelle en réajustement incessant. Ce tâtonnement nécessaire intervient sur le déroulé de la surface urbaine, un lieu où l'immanence destitue les déterminismes de la morphologie. Il faut penser l'espace comme un organisme vivant en mutation permanente. Les limites physiques de la production architecturale ne suffisent plus pour justifier des frontières ou établir une partition qui distinguerait un intérieur d'un extérieur. C'est l'homme, dans son action, qui complète le maillage spatial, mais sans jamais mettre un terme à la formation de la Ville.
 
 
 
     Être plongé dans la Ville. S'imprégner de substance et de densité jusqu'à ce que l'être dedans et l'être dehors se confondent. Le champ de sensations est immense. Tendre le bras et toucher l'espace. Un accès à la réalité qui se dispense des images pour approcher l'irrévérence de l'œuvre. L'expression de liberté qui produit le présent vivant.
 
 
 
À l'illimité qui est inhabitable, l'architecture répond en agençant le stable et l'instable. Faire l'épreuve de la Ville, c'est connaître les situations critiques qui forcent l'incursion « par-delà » et son exigence de transformation. En ce sens, la limite urbaine n'est pas une borne, elle est une ouverture, c'est-à-dire non pas le lieu où quelque chose cesse, mais ce à partir de quoi quelque chose commence à être. La frontière perd sa tournure négative pour marquer le passage à un espace adjacent qui n'est plus « le même », mais un autre. Dans cet entre-deux mouvant, s'opèrent les médiations propres au chemin qui conduit de l'indéterminé au déterminé. L'architecture se révèle poreuse ; elle laisse la vie passer à travers. Cette interpénétration du dedans et du dehors impose une autre façon d'envisager les processus d'individuation. La Ville ne dresse pas simplement un décor ou un fond qui situeraient les sujets et leurs actions, ou « qui retiendraient au sol les choses et les personnes », mais des milieux qui diffèrent par leurs qualités, leurs matières, leurs obstacles, leurs événements. À la subjectivité de ceux qui empruntent un parcours, s'adjoint celle du milieu traversé, relativisant et pluralisant la distinction même entre l'intérieur et l'extérieur du corps vivant. Chaque trajet est l'expérience de cette confusion. Un territoire neutre surgit là où les frontières entre les êtres se brouillent. Rien ne s'adresse plus au sujet, mais aux processus vitaux qui le transpercent, parce que – précisément – ils l'ignorent. Dans cette zone d'indiscernabilté, les rencontres ne concernent jamais des éléments déjà formés ; elles participent à des rapports fluctuants, des relations à l'orientation encore incertaine. L' « individu » n'est plus l'entité d'une spatialisation et temporalisation « internes » ; il prend consistance dans l'expérimentation des potentialités du passage, puisant dans la rue, ses matières, ses bruits, ses odeurs, les composants opératoires indispensables à son devenir.
 
 
 
     La dimension événementielle de la Ville, c'est-à-dire la possibilité d'un certain désordre logique, d'une incompatibilité forçant le réaménagement. La scène urbaine déploie sa propre subjectivité au travers de membranes perméables. « Affronter des accidents, adjonctions, ablations ou même projections […] ou bien perdre et gagner des variables, […] suivre des bifurcations […]. Aucune de ces opérations ne se fait toute seule, elles constituent toutes des "problèmes" » – et donc autant de potentiels de mutations. Non plus un individu ou un groupe, « mais un ensemble de singularités dont chacune se prolonge jusqu'au voisinage d'une autre ».
 
 
 
Chaque milieu urbain bat à son propre rythme. Personne ne saurait s'abstraire de cette répétition périodique, lorsqu'il s'agit d'entrer pour se glisser entre les choses ou se conjuguer avec elles. Mais, plus que cette spécificité comportementale, le rythme est ce qui articule des milieux hétérogènes entre eux. Les interférences inévitables nécessitent une suspension des obligations fonctionnelles pour que la variation rythmique vienne instaurer une phase transitoire. L'homme de la cité, capable de vitesses et de lenteurs, est lui-même un des relais sollicités dans la modération de l'effervescence qui anime les milieux aux prises les uns avec les autres. La « planification » ne peut plus être conçue ni utilisée dans l'optique d'un développement ou de la progression vers un objectif, mais comme agent de remaniement dans un champ problématique. Les coordonnées traditionnelles restent inopérantes pour rendre compte de la force motrice de l'espace métropolitain. Le plan d'expérimentation ne laisse sortir hors de lui aucun principe narratif qui permettrait d'ordonner des épisodes d'une histoire préétablie. L'évolution de la Ville concerne la réalité et sa géographie fractale, ses coexistences, ses disjonctions non exclusives dans lesquelles on n'a pas plus d'avenir que de passé. L'architecture ne saurait alors se comprendre comme le fruit d'une volonté ou d'un projet déterminés, mais d'un « faire avec » le monde. Cet accompagnement du réel perd son innocence quand il alimente la machine de régulation des habitudes – celle qui « tourne en rond ». Lorsque la signification existentielle de l'urbanisme porte à l'intérieur du seul horizon de la reproduction, il y a la marque du pouvoir de coercition, dont les agencements induisent une gamme de comportements renforcés et légitimés par toutes les procédures de canalisation des déplacements et de l'assignation d'une place à chacun. Dans la dimension réglée de l'existence conforme, l'itinéraire relie ainsi les lieux fonctionnels (maison, bureau, école, etc.) qui structurent et organisent l'espace de la cité. Le contrôle de la circulation capture le désordonné par des dispositifs de filtre et de répartition. Mais, même le plus efficient des mécanismes ne peut enrayer l'irréductible penchant de la Ville à multiplier les trajets qui n'ont pas pour finalité de distribuer à chacun sa part. Envisager l'inutile est déjà une dérive, une transgression du mouvement orienté et linéaire, le seul acceptable.
 
 
 
     Le trajet sédentaire sillonne l'espace fermé, celui « des murs, des clôtures et des chemins entre les clôtures ». Mais les lignes croisées de la surface mesurable laissent toujours apparaître des points rebelles qui brisent la continuité et dessinent le contour d'une étendue trouée.
 
 
 
Lorsqu'elle n'est pas enseignée au format touristique, la promenade permet d'apprécier la saveur physique de la métropole loin de l'écriture d'une position assise. Il ne s'agit pas d'occulter l'ensemble des territoires de l'enracinement, qu'ils soient géographiques, culturels ou professionnels, mais d'emprunter des trajets obliques qui occasionnent le dépaysement et les rencontres d'un être-ensemble inédit. Le nomade est ainsi celui qui ne se résout pas à céder à l'attraction des terre-pleins centraux. Son habitat, subordonné au parcours, n'est que le lieu d'étape d'un voyage qui n'a pas de but déclaré. Le trajet nomade ignore la signalétique de l'attache à la norme. En prenant à contre-pied l'espace convivial des éventualités pérennes, il contrecarre le modèle de la société stabilisée pour ouvrir le chantier d'autres rapports à soi.
 
 
 
     Trahir la cadence en faisant l'apologie de la rue. Être le flâneur, celui qui déambule le nez au vent, ne refusant pas la poésie de la lenteur et du détail, l'érotisme de la Ville. Quand les pas s'improvisent vers la lisière fertile.
 
 
 
La Ville conjugue ainsi de nouveaux rythmes, une nouvelle expressivité, un nouveau mode – l'impersonnel – qui concerne la grammaire de l'émergence, c'est-à-dire de ce qui est étranger à l'apprentissage social, son répertoire de l'attendu et du déjà-là. L'éclatement de l'identité hors du corset des ordres institués initie une construction qui ne redoute ni la marge, ni le spectre de l'inachèvement.
 
 
 
 
la disponibilité
fragmentaire
On ne saurait appréhender la réalité urbaine sans éprouver sa discontinuité, c'est-à-dire le non-signifiant, l'inhabitable, tous ces possibles qui contredisent la prétention à une vision unitaire pacifiée de la Ville. La précarité propre à chaque édification évacue le fantasme d'une totalité homogène où tout « conviendrait » de façon définitive. Cette instabilité constitutive se donne à voir dans la prolifération d'espaces intermédiaires sans affectation ni usage, des interstices qui viennent écorner les belles images de la pureté et de l'inaltérable. Idées inabouties ou indescriptibles, terrains non réglementés, « libérés » ou oubliés des inscriptions sociales, les friches urbaines sont indiscernables au regard de la classification en vigueur. Pourtant, la fragmentation de la Ville n'est pas causée par une « intervention » extérieure, mais par ses processus autonomes.
 
 
 
     La Ville s'apprécie de loin à sa silhouette, mais aussi dans ses configurations molécularisées. La condition citadine se prête aux perspectives déchiquetées, quand la distorsion spatiale exonère de certaines contraintes. Le temps acquiert alors une liquidité incisive et éphémère, propice aux coups de boutoirs de la pression artérielle.
     La Ville respire. Elle ne nie pas les structures rigides, mais les desserre par ses interstices. L'appropriation n'est plus irrémédiable.
 
 
 
L'interstice est ce qui fait rupture avec l'ordonnancement classique. Même en prise avec la quotidienneté et ses rituels, il crée ses propres dimensions par impulsions renouvelées, dans une transversalité qui résiste aux emprises formatives et leurs effets de jumelage. En passant outre l'inertie des espaces normés, l'interstice restitue le décalage inhérent à la fabrication de la Ville qui introduit la diversité, le provisoire et la recomposition sans issue comme mode de déploiement. Des lignes irrégulières, des temporalités étendues ou intensifiées,... le tissu urbain, loin de toute uniformité, noue et dénoue sa trame dans la genèse hasardeuse de l'invention et du souffle d'air qui balaye le plan horizontal. Le plain-pied signifie ici autant l'immédiateté de l'accès à la résidence que la possibilité de franchir le seuil qui ouvre à la globalité du réseau. Mais l'entrecroisement ne force ni le partage, ni l'échange ; il constitue la part indivisible qui contrarie le repli de l'étiquetage social et toutes les raisons de l'enfermement. C'est dans cette tension de la transition spatiale que les socialités s'amorcent, cristallisent, ou se délitent, portant au plus haut une pensée du commun toujours incertaine et en constante redéfinition, une pensée qui n'est plus celle – fade – des bons sentiments, mais concerne le corps charnel.
 
 
 
     La rencontre est une épreuve. La fêlure du cadre de la perception familière et rassurante entraîne vers de nouvelles manières d'exister. Il y a l'autre, qu'on pensait reconnaître, et puis cette unité soudain précaire que l'on appelait « moi ».
 
 
 
L'expérience de l'interstice n'est jamais anodine. À l'illusoire ambition de se sentir prêt au saut dans l'indécis, succède un retour critique sur ce-que-je-suis qui ébauche l'autonomie en devenir. Mais la trajectoire libératrice fait peu cas du « sujet ». L'individu qui s'engage dans la brèche doit se déprendre de l'enveloppe unifiante de sa « personne » pour l'aventure d'un rapport à soi diffractant vers plusieurs points de vue. Les virtualités qui se questionnent l'une l'autre interdisent toute focalisation. C'est l'occasion pour l'homme de la cité d'inventer son propre espace de construction.
 
 
 
     Le trouble, la perturbation, l'ordre altéré, les positions qui se dérobent,... le non-lieu vit. La note discordante a l'effet d'une coupure. Mais l'interruption ne fixe pas la situation, elle en défait les fermetures pour qu'advienne une autre présence.
 
 
 
Le non-investi, c'est-à-dire l'espace qu'aucune fonction n'est venue figer dans une forme déterminée, constitue ainsi la réserve de disponibilité de la Ville. Les surfaces délaissées évoquent, par leurs attributs, la flexibilité et le dépli du relief. À l'écart du périmètre balisé que la propriété valorise, ces zones privilégiées suscitent des pratiques de détournement qui se matérialisent dans des réalisations auto-suffisantes de courte durée. Par leurs caractéristiques cinématiques, de telles installations sont à l'opposé des projets institutionnels et de l'infrastructure soumise aux prescriptions et à l'interdit. Ces micro-dispositifs à usages collectifs activent des temporalités qui ne relèvent pas de la grande horloge, mais imposent de nouvelles « tactiques » en temps réel, c'est-à-dire dans la spontanéité et la nécessité de l'effectuation du vécu – et aussi dans ses articulations travaillées par les antagonismes du non-conventionné. Quand la présence active de l'homme prend la forme d'une occupation, l'acte renverse la perspective. Dans le contexte tiède du statu quo inexprimé, l'intrusion met à jour et souligne ce qui ne peut s'accorder ; mais ce tracé, pour ne pas se figer en une démarcation défensive de l'entre-soi, doit prolonger un segment d'ouverture. Les lignes de partage entre le valorisé et le disqualifié, en perdant le voile de l'implicite, portent le débat sur le donné, ses délimitations, ses hiérarchies, sa naturalisation.
 
 
 
     La Ville ne s'affranchit pas du bruyant et du spectaculaire, mais le plus visible n'étouffe pas les pratiques mineures, le battement irrégulier et sourd qui scande l'ébranlement, le devenir non-lieu des habitats, de toutes ses demeures chimèriques qui coulent dans le béton le pied du danseur.
 
 
 
Le geste de déconstruction ne sera fructueux que, si du mouvement d'interpellation, émerge une contre-production, c'est-à-dire si aux paroles autorisées succèdent d'autres paroles, si les corps silencieux trouvent une autre performance que celle qui les inhibe, etc. L'implication de l'occupant doit dépasser la simple « participation » pour engendrer des processus de subjectivation débordant du cadre des désirs imposés ou appris, ces désirs qui confortent l'institué et l'économiquement rentable.
 
 
 
     L'invention des possibilités magnifie le terrain vague, celui de l'ouverture dans la Ville.
     Avec la variété granulométrique, le micro-hétérogène, la multiplication des surfaces de contact et des polarités, l'espace architecturé devient spongieux. Les infiltrations profitent aux itinéraires qui privilégient les raccordements hybrides. La Ville expérimente sa configuration la plus oxygénée.
 
 
 
 
l'êthos de
la légèreté
La délocalisation rappelle que, dès lors qu'un déséquilibre vient désamorcer les logiques de réplication, des formes de vie se constituent de façon autonome. Au sein de la spatialité urbaine prise dans le vertige de son actualisation ininterrompue, le dépaysement opère comme un mouvement ondulatoire aux multiples points d'inflexion et de rebroussement. Par ses fluctuations proches de l'imperceptible, la mobilité vibratoire rend ainsi la friction douce jusqu'à autoriser le glissement, l'échappée qui emprunte les intervalles de la prospection gratuite.
 
 
 
     Il y a une façon d'occuper l'espace incompatible avec l'attendu, le préparé, l'établi. Elle ne concerne pas le consommateur, celui qui détruit ou assimile, mais cet homme de la Ville qui peut rencontrer « ce qui lui arrive ». Et affirmer son incommensurable singularité.
     Lorsque le trajet ne détermine plus le réel, il peut l'accompagner dans son déroulement. Ne plus se croire à l'origine d'un effort, mais faciliter le courant, emporté par les flux, le mouvement de la grande vague. Manœuvrer sur une surface lisse, quand plus rien n'accroche et que le corps découvre l'improbable.
     L'homme devient capable de changer de lieu.
 
 
 
L'éthique architecturale aborde toute entreprise d'édification dans les termes d'une problématique du geste. Pour l'œil aguerri par l'exigence du style, la « maison » ou le « territoire » engagent à considérer la voie chorégraphique, celle qui abandonne la terre comme sol. Elle impose de s'alléger du superflu jusqu'alors supporté, qu'il soit structurel, idéologique ou simplement habituel.
 
 
 
     Rejoindre la myriade. Non seulement s'émanciper des relations ossifiées qui condamnent à la pétrification, mais se sentir convié à la démarche aérienne. Un appel à gorge déployée.
 
 
 
L'ancienne idée d'immatérialité, qui s'opposait à la lourdeur et l'opacité des pièces de l'assemblage, découlait d'une gravité définie « verticalement ». Mais la légèreté peut aussi se penser dans le refus de l'assignation statique – en construisant, en habitant, en vivant, sur le mode de la souplesse et de la fluidité. Si la géométrie classique peine à traduire ce nouveau rapport à la charge, c'est parce que les changements de places relèvent des multiples manières d'être, c'est-à-dire d'une ergonomie qui n'épuise pas les vertus de l'ébullition. Le repérage n'est jamais neutre ; il énumère sans fin les modalités de l'existence pour « ne pas perdre la trace ». La mobilité vaut alors par la liberté du mouvement, autrement dit par l'indétermination du déplacement au regard des coordonnées usuelles, celles de l'application des règles qui rendent la surface praticable.
 
 
 
     La connaissance réduit les incohérences et l'insolence du disparate. Elle dompte, coupe les élans, domestique l'inspiration corporelle ; elle corrompt la vie et sa pulsion créatrice. Le geste tronqué.
     Hors du parcours fléché, le relevé métrique reste obtus. Dilater ou éroder les distances, négliger l'alignement des bâtisses pour imaginer une surface dédiée à « rien ».
 
 
 
La règle contredit le hasard. Elle élime les horizons et leurs arêtes tranchantes, en ajustant l'amplitude du mouvement au sillon du profil régulier. Mais la Ville incite aux pratiques de dépassement. Entre la surface et ses dehors, la zone se révèle floue, incertaine. La limite meuble, en perpétuelle refondation, est propice à l'expérience coupée de toute histoire, dépouillée de signification, et donc nécessairement inventive – ludique. Explorer les hors-champs, ignorer les durées circonscrites, se désintéresser de la formule gagnante au profit de l'intempestif. Avec l'affirmation de tous les coups comme ensemble des possibles, le jeu est porté à sa pleine puissance.
 
 
 
     Tout se passe comme si la Ville enveloppait ses propres dehors. Il n'est plus question d'aller ailleurs ou de « changer de vie », mais de créer de nouveaux espaces-temps, des agencements originaux qui malmènent les évidences.
     Oublier la demeure et le chemin uniques, pour expérimenter une multiplicité de trajets. Marcher dans la Ville, jusqu'à trouver un rythme, une occasion d'entrer en résonance, l'expressivité d'un nouveau territoire.
     Le mouvement de la Vie. Il est joyeux. Courir sur la surface, sauter, sortir du cadre. Ne pas laisser le sédentaire s'installer, et avec lui la structure, le confort, les verrous. Que le jeu continue. Une partie sans modèle, sans héritage, sans consignes, une partie qui ne vient pas après une autre. La distribution aléatoire. Ni sens, ni chronologie – errer. Rendre la terre légère.
 
 
 
 
 
 
[ ZAGREUS DA CAPO ]
NEW YORK 2.0 © 2007 [ vincent estrabaut ]