La Ville est là, dans l'insolente immédiateté d'une apparition dénuée de préalable. Elle prend forme. Aucun modèle à représenter, aucune idée à faire valoir. Rien ne semble pouvoir s'être passé, – pas plus avant – dans l'antériorité de sa réalisation matérielle, – qu'ailleurs – dans ce qui serait l'esprit d'un concepteur. La Ville est tout entière à se produire.
Les connexions entre points de nature variable autorisent des modes de communication radicalement différents. Dans cette mise en relation peu favorable aux processus d'arborisation, le normal et l'anomal se côtoient, se succèdent, jouant, déjouant, rejouant les prises de territoires, toujours traversés par des lignes motrices aux directions mutantes. La mise en déplacement défait les positionnements indélébiles de l'acquis. Il y a certes des nœuds, des foyers, des croisements, mais le cadastre urbain n'est plus qu'une hypothèse temporelle, et non un effet de cristallisation. L'incertitude structurelle rend l'environnement déformable. À tout ce qui se soumettrait selon l'axe d'une organisation linéaire séquentielle, la Ville substitue sa chair événementielle, un champ d'activités, d'interférences, de confrontations, le terrain de jeu du présent conçu comme inactualité renouvelée de l'instant, c'est-à-dire zone d'indétermination, de fracture, d'émergence. La grande métropole célèbre ainsi son existence dans une inauguration permanente ; et si sa façon d'apparaître se suffit à elle-même, c'est que l'espace qui se déploie ne supporte ni la fixité, ni le déjà-vu. La beauté est d'une autre discipline, une forme de vie qui se dépasse en éprouvant ses propres limites. La Ville n'a pas de place pour le simple témoin. Elle aime l'individu perdu dans la foule, celui qui n'est déjà plus le produit des dispositifs normatifs, mais - expérience en cours. La perspective porte à l'horizon jusqu'à tracer un chemin pour s'affranchir du Moi et du Nous, vers ce que Nietzsche appelle la « solitude libre, capricieuse et légère ».
L'anonyme est chez lui dans la Ville, parce qu'il est de nulle part. Peu importe d'où il vient, le costume qu'on lui a donné, ou tout autre étiquetage pour mettre ensemble. L'homme de la cité est convié au plus vaste projet : la réalisation d'un destin élargi qui dédaigne reproduire l'individu figé dans la mythologie de son unité. L'invitation ne serait plus tant repousser le frêle carcan de l'armature personnelle, que s'acquitter des pré-requis de l'organisme pour expérimenter l'étendue du corps vivant. Comment ne pas voir l'espace urbain comme la matière d'un tel acte ? La Ville montre cette « volonté victorieuse, capacité à dominer et [à] contraindre le chaos ». L'artiste-architecte s'est fait ordonnateur, instaurant l'harmonie au sein du fourmillement de la vie, mais sans nier l'insaisissable, ce que rien ne retarde, pas même le trop humain des pistes ensablées.
New York règne.